Troupeau Translation

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LA RISĀLAT AL-KITĀB DE SĪBAWAYHI

PAR

GÉRARD TROUPEAU

[323] Dans son esquisse d᾿un historique de la grammaire arabe (Arabica, IV, 1957), le R. P. Henri Fleisch étudiant le problème des influences etrangères signalait que la spéculation grammaticale arabe avait emprunté des concepts initiaux à la science grecque, non pas à la grammaire grecque, mais à la logique aristotélicienne. Puis il remarquait aussitôt que les premiers grammairiens arabes n᾿ont pas travaillé la grammaire en philosophes, qu᾿ils n᾿ont pas eu une théorie générale de la phrase, que la notion propre du sujet leur était inconnue, et que leur logique n᾿avait rien à voir avec celle des philosophes. Et il concluait en ces termes:

"Ceci réduit beaucoup l᾿influence grecque: munis de ces concepts initiaux aristotéliciens, que la simple ambiance a pu leur fournir, les grammairiens arabes ont travaillé avec leur mentalité arabe; la description des catégories grammaticales est arabe; l᾿agencement en un systême est arabe, si bien que de toutes les sciences islamiques, la grammaire est peut-être celle qui a le moins subi l᾿influence extérieure et est restée la plus purement arabe."

Souscrivant entièrement à ce jugement, je voudrais en donner une confirmation, en présentant un essai de traduction des sept premiers chapitres du plus ancien ouvrage grammatical arabe: le Kit¢āb de Sībawayhi (m. vers 180 Hég./796 J.-C.).

Ces chapitres constituent une véritable introduction à la grammaire arabe, qui fut considérée comme indépendante du Kitāb: intitulée al-Risāla, elle fut commentée par plusieurs grammairiens postérieurs, comme al- Aḫfaš al-Ṣaġīr, al-Zažžāžī et al-Žuḏamī.

[324] Dans cette introduction, Sībawayhi définit certaines notions générales et énonce certains principes méthodologiques qui présentent un intérêt capital pour connaître son système grammatical. C᾿est pourquoi, dans ma traduction, j᾿ai évité soigneusement d᾿utiliser les termes de la grammaire gréco-latine pour rendre les notions propres à la grammaire arabe, comme on l᾿a fait jusqu᾿à présent, en se condamnant à déformer le systême arabe et à ne pas le comprendre dans sa réalité.(1)

Ainsi, la lecture de cette Épitre fera apparaître clairement, je pense, que les théories de Sībawayhi sur les principes généraux de la grammaire sont totalement étrangères à celles qu᾿Aristote expose dans l᾿Herméneutique et la Poétique. Et d᾿ailleurs, comment Sībawayhi aurait-il pu connaître, au milieu du IIe/VIIIe siècle, ces théories aristotéliciennes, alors que l᾿Herméneutique ne fut traduite que vers la fin du IIIe/IXe siècle par Isḥāq ibn Ḥunayn, et que la Poétique ne le fut qu᾿au début du IVe/Xe siècle par Mattā ibn Yūnus?

[L’ÉPITRE DU LIVRE DE SĪBAWAYHI]

I. CHAPITRE DE LA CONNAISSANCE DE CE QUE SONT LES MOTS DE L᾿ARABE.

Les mots sont: le nom, l᾿opération(2) et le mot qui est destiné à une signification et qui n᾿est ni un nom, ni une opération.(3)

[325] a) Le nom est: ražul "homme", faras "cheval", ḥā’i­t "mur".(1)

b) L᾿opération consiste en paradigmes qui sont tirés de la prononciation des faits(2) des noms, et formés(3) pour indiquer: ce qui est passé, ce qui sera et n᾿est pas arrivé, ce qui est et n᾿est pas achevé.

La forme de ce qui est passé est: ḏahaba "il est parti", sami῾a "il a entendu", makuṯa "il est resté , ḥumida "il a été loué"; la forme de ce qui n᾿est pas arrivé est, lorsque tu ordonnes: iḏhab "pars", uqtul "tue", iḍrib "frappe"; lorsque tu informes: yaqtulu "il tuera", yaḏhabu "il partira", yaḍribu "il frappera", yuqtalu "il sera tué", yuḍrabu "il sera frappé"; de même est la forme de ce qui n᾿est pas achevé et qui est, lorsque tu informes.

Ces paradigmes, qui sont tirés de la prononciation des faits des noms, et qui ont des formes nombreuses, seront exposés, si Dieu veut. Les faits sont comme: al-ḍarb "le fait de frapper", al-qatl "le fait de tuer", al-ḥamd "le fait de louer".

c) Le mot qui est destiné à une signification et qui n᾿est ni un nom, ni une opération, est comme: ṯumma, sawfa, le wāw du jurement, le lām de l᾿annexion.

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